« J'ai souvent considéré, non sans
grand étonnement, d'où procède une erreur que l'on peut croire être propre
et naturelle aux vieillards, parce qu'elle se voit communément chez ceux-ci :
c'est que presque tous louent le temps passé et blâment le présent, en méprisant
nos actions et nos manières de faire, et tout ce qu'ils ne faisaient point dans
leur jeunesse. Ils affirment aussi que toute bonne coutume et toute bonne manière
de vivre, toute vertu, et en somme toute chose, vont toujours de mal en pis.
Et vraiment cela semble chose fort éloignée de la raison, et surprenante, que
l'âge mûr, qui, par une longue expérience, a l'habitude de rendre, quant au
reste, le jugement des hommes plus parfait, le corrompt tellement sur ce point
qu'il ne s'aperçoit pas que si le monde allait toujours en empirant et que les
pères fussent en général toujours meilleurs que les enfants, il y a longtemps
que nous serions arrivés à cet ultime degré du mal qui ne peut plus empirer.
Et pourtant nous voyons que ce défaut a toujours été particulier à la
vieillesse, non seulement de notre temps, mais aussi dans le passé ; cela est
manifeste et connu par les écrits de nombreux auteurs très anciens et
principalement des comiques, qui expriment mieux que les autres l'image de la
vie humaine. (...) Aussi doit-il nous être permis de suivre la coutume de notre
temps, sans être calomniés par ces vieillards. Qu'ils cessent donc de blâmer
notre époque comme pleine de vices, parce qu'en les retranchant, ils
retrancheraient aussi les vertus. »
Baldassar Castiglione - Le Livre du Courtisan (1528)
Merci pour cette citation au site ami Ironie http://ironie.free.fr/iro_63.html