Natsumé Sôseki    Oreiller d’herbes                 (1906)            

Voici les premières lignes de ce roman-haïku, tel que qualifié par son auteur...

« Je gravissais un sentier de montagne en me disant : A user de son intelligence, on ne risque guère d’arrondir les angles. A naviguer sur les eaux de la sensibilité, on s’expose à se laisser emporter. A imposer sa volonté, on finit par se sentir à l’étroit. Bref, il n’est pas commode de vivre sur la terre des hommes !

Lorsque le mal de vivre s’accroît, l’envie vous prend de vous installer dans un endroit paisible. Dès que vous avez compris qu’il est partout difficile de vivre, alors naît la poésie, alors advient la peinture.

Le monde humain n’a été créé ni par les dieux ni par les démons. Après tout, ce ne sont que des personnes ordinaires, comme vos voisins immédiats. S’il est difficile de vivre dans ce monde humain, que des hommes ordinaires ont créé, il ne devrait pas subsister de pays où s’installer. Il ne reste qu’à se rendre dans un pays sans hommes. Or, il doit être plus dur de vivre dans le pays sans hommes que dans le monde humain.

Puisqu’il est difficile de vivre dans ce monde que l’on ne peut quitter, il faut le rendre un tant soit peu confortable, afin que la vie éphémère y soit vivable, ne fut-ce qu’en ce laps de temps éphémère. C’est alors que se déclare la vocation du poète, c’est alors que se révèle la mission du peintre. Tout artiste est précieux car il apaise le monde humain et enrichit le cœur des hommes.

Ce qui débarrasse de tout ennui ce monde, où il est difficile de vivre, et projette sous nos yeux un monde de grâce, c’est la poésie, c’est la peinture. Ou encore, c’est la musique et la sculpture. Pour être exact, il ne s’agit pas de projeter le monde. Il suffit d’y poser son regard directement, c’est là que naît la poésie et c’est là que le chant s’élève. Même si l’idée n’est pas couchée sur le papier, le son du cristal résonne dans le cœur. Même si la peinture n’est pas étalée sur la toile, l’éclat des couleurs se reflète dans le regard intérieur. Il suffit de contempler le monde où l’on vit…

C’est pourquoi un poète anonyme qui n’a pas écrit un seul vers, un peintre obscure qui n’a peint aucune toile, sont plus heureux qu’un millionnaire, qu’un prince ou que toutes ces célébrités du monde trivial, car ils savent observer la vie, peuvent s’abstraire de toute préoccupation, sont en mesure d’entrer dans le monde de la pureté, de balayer les contraintes de l’égoïsme et de construire l’univers unique. 

..... »

 

(Bibliothèque étrangère Rivages Poche 1989)