Le
thaumaturge :
Ce qui surprend tout d’abord, c’est la langue. Hors convention. Les phrases sont tissées avec un fil trois brins, mélange de termes désuets, d’expression contemporaines et d’argot, piqué ci ou là de néologismes vigoureux et savoureux. L’auteur est jongleur d’images, entomologiste des mots, assembleur compulsif d’improbables.
Ses associations décalées sont génératrice d’images puissantes qui, de propos délibéré, prennent souvent le lecteur à contre-pied. Si je devais essayer de situer l’effet, je dirais que nous sommes face à un mélange de Rabelais, de Cervantès, de Molière, de Dumas et de San-Antonio…( et j’en oublie sans doute ! )
Or donc, premier travail du lecteur, apprivoiser cette langue truculente, hirsute, satyrico-politique. Le second, fonder ses nouveaux repères.
Lors,
l’histoire peut se dérouler devant lui…dans un baroque picaresque de cape
et d’épée *.
Nous
sommes dans un roman historique menant assaut
contre les conventions, les historiens et leur réécriture de l’Histoire avec
des morceaux ‘’avantageux’’ de l’histoire.
Nous
pouvons situer le récit tout d’abord à la charnière du XVIII ème et du XIX
ème siècles, dans des décors versaillais puis,
le caractère franchement raspoutinien du thaumaturge nous propulse fin
du XIX ème début du XX ème siècles à la cour de Saint Petersbourg. Mais
ceci n’est que fruit d’un esprit vagabond égaré, tentative de
stabilisation des repères…
L’histoire
est celle d’une fin de règne et de la montée d’une révolution, racontée
par une ancienne protagoniste de nombreuses années plus tard. Actrice de
l’histoire très impliquée car amante de cœur de la souveraine, amour
d’ailleurs largement partagé, en cette époque où le saphisme est puni de
mort sans procès ! Dans cette affaire, le thaumaturge – guérisseur du
prince héritier -, magouilleur invétéré, paillard en rut, va à son insu
servir les desseins de la souveraine, et via une relation adultère
sado-masochiste, lui servir de révélateur, de passeur vers sa conscience
politique, vers l’affirmation de son humanité face au machisme d’une cour
de pacotille en pleine déliquescence, sans remettre en cause l’amour
platonique de sa vie. De souveraine-marionnette elle va renaître
activiste-marionnettiste de l’histoire, sage-femme des évènements…au terme
desquels, les historiens viendront écrire l’Histoire pour les nouveaux
dominants.
Le
comédien :
Nous
voici quelque quatre générations plus tard. L’évolution du vocabulaire nous
l’indique sans que l’étrange pêle-mêle de la langue ne disparaisse. Une
prise de nouveaux repères est indispensable… mais maintenant , lecteurs, nous
sommes rompus à l’exercice, n’est-ce pas ? Et puis, nous entrons dans
la mise en spectacle de la révélation des inconnues de la première partie,
alors !
Nous
retrouvons celle à qui le premier volet était conté par … son arrière- grand-mère,
l’amante passive de la souveraine qui finalement lui ‘’imposa’’ mari
– indispensable géniteur - avant d’être assassinée.
Cette
jeune femme d’aujourd’hui est cinéaste, homosexuelle reconnue et mariée.
Les temps ont donc bien changé. Les valeurs et les sentiments associés aux
relations entre les êtres aussi : fini jalousie, culpabilité… un vrai
paradis, si ce n’était cette satanée société lucrative des historiens
officiels, gardienne du nouveau temple populaire. A noter quand même un fait
d’importance pour la suite, le racisme ethnique est remplacé par un
ostracisme social vis à vis des anciens dominants. Donc toute remise en cause
de la version officielle…
Dans
ce contexte, notre nouvelle héroïne souhaite faire Le film de l’histoire de
son aïeule. Un casting s’impose, se déroule. Des comédiennes et des comédiens
dont un pour le rôle du thaumaturge sont auditionnés puis, quelques-uns, sélectionnés.
Certains sont descendants des protagonistes antérieurs. Les vies et histoires
se croisent pour ne pas dire se mêlent inextricablement.
Et
l’intrigue se retisse. Comment comprendre cette vieille histoire de haine, de
violence et d’amour alors que certains des sentiments sous-jacents
n’existent plus, sont totalement incompréhensibles. Commence le long travail
de la metteuse en scène et de ses comédiens, travail d’échanges, de
confrontations auquel participe indirectement la femme de la cinéaste,
chercheuse en gnoséologie, traqueuse d’explications en sentiments anciens…
Tout
est en place. Tout recommence. Une à une les zones d’ombre sont mises en
pleine lumière. Les rôles et jeux des acteurs de l’histoire initiale se révèlent.
Au fil du récit, le comédien-thaumaturge devient hors tournage réplique du
thaumaturge dans sa version tendre et amoureux, mais toujours
guérisseur-révélateur de sa directrice_de_mise_en_scène. Pour lui,
par lui, elle va connaître l’homme pour la première fois avec le plein
accord de sa femme – accord selon les critères du temps – puis, …
Voilà,
‘’le thaumaturge et le comédien’’ est un grand jeu de piste
linguistique, historique et sentimental touchant à l’universel des relations
entre les êtres et les époques et de leur connaissance. Qui est thaumaturge ?
Qui est comédien ? Qui/quoi
est normal et qui/quoi ne l’est pas ? Qui est qui finalement ?
Et toi lecteur qui es-tu ?
Suivez
vite les signes jusqu’au terme du voyage !
*
Déjà esquissé dans ‘’Femmes fantastiques’’
Jets d’encre éditions