Gauguin

et

l’école de Pont- Aven

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Bien avant les années 1880, de nombreux artistes français et étrangers prirent pension à Pont-Aven, surtout en été, en particulier des Américains, des Britanniques et des Polonais. Des marchandes de couleurs et des galeries s’installèrent et la municipalité encouragea le mouvement en autorisant les débits de boisson à rester ouverts jusqu’à 22 heures…

Comme les autres aubergistes locaux, Julia Guillou, propriétaire de l'Hôtel des Voyageurs, sut comprendre le parti qu’elle pouvait tirer de l’afflux des peintres en construisant une annexe avec une nourriture de qualité et des prix bas. Comme en bien d’autres lieux publics, la salle à manger fut décorée par les artistes qui payaient parfois en nature. Ils étaient séduits par les paysages champêtres bordant par endroits l’estuaire de l’Aven ou la belle côte rocheuse, mais ils prirent souvent comme modèles des habitants dans leurs occupations ou des jeunes femmes qui acceptaient de poser.

 

«J'aime la Bretagne, j'y trouve le sauvage, le primitif Quand mes sabots retombent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture. »

 

C'est dans cet état d’esprit que Paul Gauguin débarque à Pont-Aven en 1886, cité qui a déjà un petit quelque chose du Montmartre parisien, du Chelsea londonien ou du Soho new yorkais !

La forte personnalité de Gauguin suffit à rassembler un groupe et à lui donner assez d'homogénéité pour créer une école dont les théories devaient se concrétiser dans ce qu'on a appelé indifféremment le cloisonnisme ou le synthétisme, traitant par larges plans de couleurs des motifs dont les contours sont eux-mêmes accusés par des cernes. C'est donc la Bretagne, pays de traditions, vaguement druidique, certainement religieux avec ses relents féodaux qui inspire cette incroyable modernité à Gauguin et à ceux qui l'accompagneront au cours de ses séjours pour former cette célèbre école de Pont-Aven qui, selon Maurice Denis, « aura influencé autant d’artistes que, naguère, l’école de Fontainebleau »

 

La pension Gloanec en 1888

C’est, en un sens précis, le groupe des peintres réunis autour de Gauguin dans cette petite ville puis au Pouldu, et qui, lui absent, ont continué de peindre dans cette facture dont lui-même s’est peu à peu dégagé pour atteindre à l’expression même du mystère.

C’est aussi la naissance du symbolisme en peinture, et le surréalisme y prendra grand intérêt (Breton, après Jarry, a admiré notamment les oeuvres singulières de Filiger).

C’est surtout pour les artistes le droit au lyrisme, à la liberté. Et Gauguin avait pleine conscience de ce qu’il avait apporté 

 

« Vous savez depuis longtemps ce que j’ai voulu établir : le droit de tout oser. Ceux qui, aujourd’hui, profitent de cette liberté me doivent quelque chose. »

 

Le Fauvisme en germe

 

Petit à petit les peintres se débarrassent du rendu de la réalité et de l'impressionnisme pour atteindre une harmonie détachée du réel. Fini les modelés, la profondeur, la source de lumière si chers à leurs aînés. Ce qui compte, ce sont les masses simplifiées bien sûr mais surtout la couleur en à-plats et les arbres bleus et des sols rouges le clament, en forme de manifeste contestataire.

C’est cependant une extraordinaire valse-hésitation qui ressort des premières oeuvres. Certains peinent à se détacher des petites touches à la Pissaro, des flammes colorées à la Van Gogh. Parfois, notamment Gauguin et Emile Bernard, alternent la manière impressionniste avec des masses colorées cernées de noir, inspirés du vitrail. C'est tour à tour pâteux, malhabile, raffiné, audacieux. L'estampe japonaise si en vogue à l’époque n’est pas loin...

 

Le Symbolisme en marche

 

« le symbolisme accorde la primauté au rêve, au mystère, aux visions oniriques, aux fantasmes. »

 

Ce sont les peintres de Pont-Aven qui, dans une part au moins de leur œuvre, manifestent un symbolisme spirituel et plastique novateur. Avec eux, l'œuvre d'art devient :

1° Idéiste, puisque son but unique est l'expression de l'Idée ;

2° Symboliste, puisqu'elle exprime cette Idée par des formes ;

3° Synthétique, puisqu'elle écrit ces formes, ces signes, selon un mode de compréhension général ;

4° Subjective, puisque l'objet y est toujours considéré en tant que signe ;

et enfin,

5° Décorative, conséquence de ce qui précède.

 

Gauguin : " le Maître"

 

Avant son premier séjour en Bretagne (1886), la fuite avec son ami le peintre Charles Laval vers Panama (avril 1887) et le bref refuge à la Martinique, Gauguin sent s’éveiller en lui une vocation de céramiste, à la manière d’un Bernard Palissy décadent et barbare. Il produit en quelques mois cinquante-cinq vases. Il y reprend des formes et des thèmes qu’il se souvenait avoir vus dans les vases péruviens de la culture Chimu chez sa mère et dans la poterie précolombienne d’Arosa – de la même manière que l’étrange Nature morte à la tête de cheval, peinte à Copenhague en 1885, recule « plus loin que les chevaux du Parthénon, jusqu’au cheval de mon enfance, le bon cheval de bois ».

Au cours du second séjour en Bretagne en 1888, les discussions et les expériences de Gauguin et de Bernard aboutissent au double acte de naissance du synthétisme et du cloisonnisme. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la ‘’Vision après le sermon’’ du premier et les ‘’Bretonnes dans la prairie’’ du second.

La plongée vers les arts primitifs n’a lieu qu’avec le troisième voyage de 1889. Dans les toiles de cette époque apparaissent l’idole comme dans ‘’La Belle Angèle’’, le symbolisme religieux syncrétique, annonciateur de ‘’Ia orana Maria’’ de 1891 et de ‘’La Cène’’ de 1899, et les archétypes sexuels et solaires, ainsi, ‘’la Femme caraïbe’’ de l’auberge du Pouldu qui s’inspire à la fois d’une danseuse entrevue au pavillon javanais de l’Exposition universelle de Paris en 1889 et des nombreux ‘’Tournesols’’ de Van Gogh.

 

Gauguin

Christ Jaune                                            La Belle Angèle

 

Caractéristiques de cette période, ‘’Le Christ jaune’’, ‘’Le Christ vert’’ ou le ‘’Calvaire breton’’.

Le fameux "Christ jaune", est commencé à Pont-Aven, terminé au Pouldu : dans ce tableau de dimensions modestes, sur un fond de campagne automnale, couleur de soufre et de feu, se dresse le corps fruste du Crucifié monumental et inquiétant comme une idole barbare. Les indigos des robes bretonnes exaltent encore les jaunes. Est-ce volontairement ou inconsciemment que Gauguin a trouvé pour cette toile religieuse cette harmonie de bleu, d'or et de flamme, chère à Van Gogh, couleurs symboliques de la spiritualité ?

Ici s'ouvre la voie des libertés de la peinture moderne, des licences et des audaces du fauvisme et de l'expressionnisme.

 

Peindre à Pont-Aven 

 

« Comment voyez-vous cet arbre ? » avait dit Gauguin. « Il est bien vert ? Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. » Ainsi fut présenté pour la première fois le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Ainsi fut reconnu que toute œuvre d’art était une transposition, l’équivalent passionné d’une sensation reçue.     

Gauguin      

                                  Vision après la procession                                           Pont Aven  

 

Les disciples

Autour de Paul Gauguin, se groupent notamment Charles Laval (qui l’avait accompagné à la Martinique), Henri de Chamaillard, Maxime Maufra, Henry Moret, Émile Jourdan, Cuno Amiet, d’Anquetin, de Schuffenecker. En août arrive un jeune peintre de vingt ans, Émile Bernard…

 

* Emile Bernard à la naissance du symbolisme pictural

Très doué, intelligent et cultivé, lié à Signac, à Seurat et à Van Gogh, Émile Bernard avait mis au point avec son ami Louis Anquetin une technique nouvelle de larges teintes plates cernées d’un trait sombre, inspirée à la fois par l’estampe japonaise et par le métier du vitrail et des émaux. En septembre 1886, il avait rencontré sur la plage de Concarneau Emile Schuffenecker, ami et condisciple de Gauguin, et il s'installa à Pont-Aven auprès de son aîné qui cherchait encore une voie originale.

Il y avait dans l’approche de Bernard une volonté de simplification qui rejoignait tout à fait les préoccupations de Gauguin.

Tous deux échangent leurs idées, confrontent leurs travaux : « L’un était pour l’autre élève et maître », pourra écrire le peintre Jan Verkade. Bernard peint ses ‘’Bretonnes dans la prairie’’, et Gauguin immédiatement après sa ‘’Vision après le sermon’’ ou ‘’La Lutte de Jacob avec l’Ange’’ dont le rouge central brûle comme un feu : le symbolisme pictural est né.

Il est certain que Bernard joua un rôle capital dans l'évolution de la peinture en cette fin de siècle. Il fut le promoteur du cloisonnisme, même si l'exilé des Marquises lui donna ses lettres de noblesse.

Bernard

Moissons

 

 

* Paul Sérusier, l’annonciateur du Nabis

Deux ans plus tard, en Octobre 1888, un autre jeune peintre rentrait de Pont-Aven où il avait subi l'ascendant de Gauguin et présentait à ses amis de l'Académie Julian, un panneau de bois peint qu'il nomma ‘’le Talisman’’.

       Serusier  le Talisman ou le Bois d'Amour   

             

Si Emile Bernard avait été le fondateur du cloisonnisme, Paul Sérusier allait se faire le théoricien des idées nouvelles héritées de Gauguin et, au cours de joyeuses agapes on décida d'appeler nabis - ce qui signifie prophètes, en hébreu - les adeptes du groupe. La nouvelle école siège à Paris avec Anquetin, Verkade, Ranson, dont l'atelier devint le "temple", et d'autres transfuges de Pont-Aven.

 

* Les Nabis

Quatre peintres, condisciples de lycée et amis de jeunesse, ont fixé la gloire des nabis, tout en s'écartant avec bonheur des formules de base à mesure que leurs personnalités s'affirmaient. Ce sont Pierre Bonnard, le "Nabi très japonard", Edouard Vuillard, le " Nabi de Zouave", Maurice Denis, le "Nabi aux belles icônes" et K.-X. Roussel. En juin 1889, ils peuvent voir au café Volpini, dans l’enceinte de l’Exposition universelle, les peintures d’Émile Bernard, de Gaugin, d’Anquetin, de Schuffenecker, réunis avec quelques autres sous le nom de groupe impressionniste et synthétiste. Révélation décisive pour eux : l’artiste sait désormais qu’il peut se détacher du réel pour créer un être en soi, le tableau, doué d’une vie propre

Serusier

Eve bretonne                                 Averse

 

Vuillar                                        Au lit

* Maurice Denis

L’ influence de Paul Gauguin sur Maurice Denis vint par Paul sérusier. Celui-ci rapporta un jour de Pont-Aven un petit couvercle de boîte à cigares. On y distinguait « un paysage informe à force d'être synthétiquement formulé en violet, vermillon, vert Véronèse et autres couleurs pures, telles qu'elles sortent du tube, presque sans mélange de blanc ».

Cette découverte vint renforcer l’opinion de Denis sur la nécessaire utilisation de tons puissants et simples posés à-plats, semblables aux verres de couleurs des vitraux que cerne un liseré de plomb. Sur ces entrefaites, il découvrit Cézanne et Van Gogh. C'est ce patronage que revendiqua la jeune école des "Nabis" dont Maurice Denis fut le leader.

Maurice Denis

Régates à Perros

 

« Nature. J'ai voulu la copier. Je n'y arrivais pas ! Mais j'ai été content de moi lorsque j'ai découvert que le soleil, par exemple, ne se pouvait pas reproduire, mais qu'il fallait le représenter par autre chose... par de la couleur », une idée déjà traduite en acte avec maestria par JWR Turner. Pour Maurice Denis, cela devient « la définition du symbolisme, tel que nous l'entendions vers 1890 »

Il ajoutait « Se rappeler qu'un tableau, - avant d'être, un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Il protestait contre « ce sot préjugé, enseigné partout et si pernicieux aux artistes d’hier, qu’il suffit au peintre de copier bêtement ce qu’il voit, bêtement comme il le voit. »

 

* Henry Moret

Normand d'origine, Henry Moret découvre la Bretagne pendant son service militaire qu'il effectue à Lorient. Puis il s'y établit et de là il rayonne le long de la côte. En 1888, il rencontre Gauguin à Pont-Aven et s'intègre au petit groupe. Son oeuvre a été marquée par cette rencontre.

 

Henry Moret

Les falaises

 

*Maxime Mauffra

En 1889, Maxime Maufra abandonne les affaires pour se consacrer entièrement à la peinture. La même année, il rencontre à Pont-Aven Gauguin, Laval, Sérusier, Filiger et de Haan.

Maufra, attiré par l'impressionnisme, entend, lors de cette rencontre, parler de couleurs pures. Il adopte le synthétisme et, durant les deux, trois années où il séjourne à Pont-Aven (1891-1893), puis au Pouldu, réalise des oeuvres remarquables. Gauguin visite son atelier en novembre 1893 à son retour d'Océanie et les deux artistes deviennent amis.

De 1894-1895, il séjourne en divers lieux de Bretagne : Pont-Aven, Lorient, Quimperlé, Paimpol, Bréhat ou Saint-Michel-en-Grève. A partir de 1898, la facture de Maufra devient plus strictement impressionniste.

Mauffra

Vue du port de Pont-Aven

 

* Meyer de Haan

Refusant de faire carrière dans la biscuiterie familiale, Meyer de Haan s’inscrit à l'Académie des Beaux-Arts d'Amsterdam. En 1888, il se rend à Paris et fait connaissance de Gauguin. L'été suivant, il le suit en Bretagne et l'aide même financièrement pendant les mois où ils séjournent à l'auberge de Marie Henry. En échange, Gauguin lui donne des leçons de peinture. Mais l'amitié entre les deux artistes va être rompue et Meyer de Haan retourne au Pays-Bas. Le synthétisme de Gauguin eut une influence prédominante sur sa peinture qui se caractérise par des harmonies de couleurs saturées.

 

Meyer de Haan

Paysage en sous bois 

 

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Ce n'est pas la technique et l'esthétique de la peinture qui sont repensées à Pont-Aven, mais toute sa philosophie. C’est une peinture renouvelée que Gauguin après Van Gogh et Seurat pour ne citer qu’eux ont léguée à leurs successeurs, à qui il a appartenu de continuer et parachever l’oeuvre.

Avec les peintres de Pont-Aven réunis autour de Paul Gauguin « ce sont les forces créatrices de la peinture contemporaine qui entrent en scène » écrit René Huyghe qui poursuit « Gauguin est celui dont les audaces furent les plus radicales et les plus fécondes… Peut-être plus que quiconque a-t-il le droit d'être considéré comme le créateur de la peinture moderne »

 

Sources

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_Pont-Aven

http://www.senat.fr/evenement/gauguin/chronologie.html 

http://www.nieuwsbronnen.com/camping-manoir-surzur/pontaven.html 

http://www.infobretagne.com/pont-aven.htm 

et http://perso.orange.fr/art-deco.france/

que je remercie particulièrement.

 

fond de page, ''Le Talisman'' ( ou ''Paysage du Bois d'Amour'' )  de Paul Sérusier