Voyage au Pays des
"femmes
fantastiques’’
de Paul Laurendeau
Dès avant la première page, Paul nous prévient avec une citation
de René Pibroch qui tonne comme un impératif : il faut laisser s’exprimer la
part de la femme présente dans chaque homme…
Première escale :
Deux femmes, Aude et Corinne, deux caractères opposés : l’une
engagée dans la famille et le conformisme, l’autre dans sa famille mais
surtout dans la lutte douce pour la libération des femmes : c’est une
Grisette. Deux femmes qui ne sont qu’Une : LA femme, unifiée dans l’homo-auto-sexualité
d’un amour de soi(e) au long cour de
l’âge de la découverte à l’âge de la maturité naissante.
Elles évoluent dans un monde où passé onirique et futur improbable font
présent, un monde tout en oppositions, un monde à la Enki Bilal. Leur histoire
est portée par une écriture au rythme puissant impulsé par des allitérations
aussi nombreuses que savoureuses et dans laquelle une foule d’adverbes et
d’adjectifs sont conjugués pour faire tinter les sonnettes désuètes d’un
certain passé teinté d’exotisme.
Seconde escale :
Le conte, le Mythe.
La Femme rouge, nocturne, dominatrice centripète… Reine des Laves,
femelle du volcan, des entrailles – infernales ? - de la Terre :
Lilith, Lillaka… Amazone guerrière unie à sa servante par une vive amitié
amoureuse – asexuée ? – choisissant ses compagnons d’une nuit comme
à l’étal… Puis, passe et repasse le Héros, l’Ahuri, l’Ouranien,
le seul qui maîtrise la Cavale noire, propriété des notables de la
Ville-Rocher de la Montagne Incandescente, - animal des Ténèbres chtoniennes
aux pouvoirs magiques –.
Le volcan intérieur de la Reine entre en éruption passionnelle avec
spasmes délirants de désirs de possession. Même la servante aimée ne peut la
ramener à la raison… jusqu’au drame. Lors, abandon de la chasse à
l’homme pour porter secours à l’amour-amie et dans cet abandon, don de soi,
jaillit soudain l’amour-spontané pour le Héros.
Ce récit tout en homophonie de mythe euphratique cosmogonique - déesse mère
terre / héros demi dieu ciel - est traité comme un hymne hypnotique aux
stances scellées au mortier du mode impératif : entends, vois, apprends,
pense… Le lecteur - l’auditeur - doit sortir de là convaincu de la justesse
de cet évangile asséné par un célébrant habile à délivrer son message
ultime : « Nul ne sait ce que son cœur attire ni ce qui attire
son cœur… »
Troisième escale :
Le ponton littéraire…
Retour sur l’une des femmes du premier chapitre, évoquée très brièvement
et donnée comme la responsable de l’association des Grisette à laquelle Aude
est affiliée : madame LeMarbre. Cette escale se résume à une discussion
surréaliste dans les arcanes de la linguistique et de modes romanesques -
le polar et le fantastique - entre l’écrivaine et un créancier subjugué. Là,
je suis resté de … marbre, même si le détachement de la plumitive pour le
monde matériel est… attachant ! Mais l’auteur ne nous introduit-il pas
dans son monde et dans le cheminement qui va suivre ?
Quatrième escale :
La lice des générations.
Plongée dans la vie d’Amélie adolescente fugueuse qui vient d’être
retrouvée après quatre années de dures recherches au cœur de ce monde passé-futur
déjà évoqué. Elle est face à Clotilde, une psychologue et la conversation
prend forme et la confession s’escarboucle…
Eclosion de la féminité dans un jeu de travesti qui fonde toute la vie,
focalise tous les désirs. Jalousie d’une mère atteinte de jeunisme et qui ne
rêve que de copier sa fille… La fuite, la vie vraie, les chocs. Naissance de
l’adulte, abandon de la relation au futile pour la relation à l’Autre.
Tout au long de ces révélations, les yeux des deux protagonistes ne se
quittent pas, se parlent derrière les mots, s’en disent plus sans les mots,
directement de cœur à cœur.
Avant même la fin de l’entretien, on sait qu’elles n’en resteront
pas là, que les corps…
Cinquième escale :
Aventure guerrière.
Conflit pour assurer la main mise d’une corporation sur un certain
commerce. Nous sommes toujours dans ce monde improbable mis en scène dès le début
de l’ouvrage. De nouveau deux femmes face à face. Evelyne guerrière blessée
et Odile sa thérapeute. Objectif, redonner à la blessée la maîtrise de sa
miction. Mais cette incontinence a eu un effet inattendu, une fragrance métabolique
envoûtante ‘’encore enfantine’’… parfum suave qui se trouve menacé
par le traitement constitué uniquement de massage. L’intimité des deux
femmes est extrême et, avant que la perte ne soit totale, la blessée offre son
parfum en ouvrant son corps au nez fureteur de sa soignante. Nous sommes en
plein préludes à des jeux ô combien plus troublants…
Sixième escale :
Le monde feutré de la diplomatie.
Marjolaine, attachée consulaire et son adjointe polyglotte Constance,
sont en visite protocolaire dans cette Province réserve où sont remisés les
autochtones rescapés des massacres des grandes invasions… Lieu touristique
– tourisme sexuel pour riches envahisseurs ? – dont le fleuron est une
‘’maison close pour femmes’’ sous couvert de concerts de musique de …
chambre servis par de magnifiques éphèbes.
Impact des émotions sur les réactions sensuelles, de la musique sur les
harmonies des corps, dilemme sur l’art d’accorder cœurs et corps.
Marjolaine y rencontre le vierge et l’expert. Un bref instant, on frôle la
relation hétérosexuelle en même temps que l’incident diplomatique.
Finalement, l’accord des cœurs sort victorieux de la joute… La femme n’a
pas connu l’homme.
Septième escale :
Aventure de cape et d’épée.
Nous entrons dans le monde d’Erika, la flibustière fluviale. C’est
une Poupée, l’Aboutissement, l’ultime victoire de l’homme dans
l’assujettissement de la femme, lui faire partager sa méthode de résolution
des conflits : la violence. Mais l’acte terroriste fomenté par Erika sur
le terrain de l’université n’a qu’un but, dénoncer cette déviance face
à un amphi subjugué et enthousiaste afin d’entraîner ses consoeurs dans la
révolte contre la domination-conditionnement de la société patriarcale.
Huitième escale :
Le monde du travail ou l’accession des femmes aux postes de
responsabilité.
On retrouve ici l’avoué, pâle personnage masculin de la cinquième
escale. A son grand dam, Calixte la très jeune nièce de son notaire de patron
reprend les rênes de l’étude après le décès de son oncle… Revue rapide
de toutes les préventions. Retour de Bertrande, une quadra ancienne petite main
de l’étude dans le sillage de Calixte. Le coming-out des deux femmes qui au
terme d’un voyage au Pays des Grisette « berceau de l’Amour entre
toutes les Femmes » reviennent mariées. Mais ne sommes nous pas au cœur
d’un rêve éveillé ?
Neuvième escale :
Le polar lesbien.
Avec Fleurette et Céline nous avons confirmation de notre entrée dans le
pays de l’homosexualité féminine. Ces deux femmes forment couple depuis de
nombreuses années. Les mots ne sont plus voilés, les définitions elliptiques.
Retour en arrière. « Nous sommes au temps où le saphisme est puni
de longues années de prison ». Et lors, ayant en mains des preuves
accablantes contre un serial killer, doivent-elles en faire part aux autorités
ou rester cachées ? Débute un chantage suspens avec le tueur acquitté…
Mais ce tueur, ne faisait-il pas qu’aider des femmes à bout, minées,
usées par une société violente à s’en évader ?
Dixième escale :
Intimité avec la mort : la transgression ultime.
Fleurette vient régulièrement fleurir la tombe de Céline morte depuis
deux ans. Elle est usée, désabusée, en but à de multiples provocations sur
les lieux même de son recueillement…
Mais un jour, elle aide une Poupée rousse –la femme rouge ? -,
meurtrière multirécidiviste, à échapper à la police.
Au dire de sa protégée, une vie lui est due. L’enjeu est de taille
car c’est la possibilité inespérée de retrouver la sérénité. Mais, qui
choisir parmi ses ‘’tortionnaires’’, lequel faire ‘’effacer’’… ?
Femmes fantastiques. ?
L’auteur nous conduit d’escale en escale sur un itinéraire dûment
balisé, dans un crescendo intense.
Chaque arrêt est l’occasion d’une mise en valeur d’un champ de l’écriture
et/ou du langage.
Tout au long de ce voyage, nous restons dans les méandres du long fleuve
des amours féminines, des amours saphiques qui existent au fond de chaque homme
à travers sa part de féminité. Voilà sans doute pourquoi ce fantasme lesbien
est partagé par une large majorité des hétérosexuels masculins.
Femmes fantastiques est un formidable recueil.
Femmes fantastiques, je
vous aime… donc je m’aime !
Femmes fantastiques est publié aux éditions Jets d'encre parution avril 2008