Crise poétique

 

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Général, distingués poètes et lecteurs — j’ai le regret d’être dans l’obligation d’interrompre ce soir les célébrations pour faire une annonce importante.

Comme vous le savez, la surabondance de poèmes illiquides, insolvables et troubles, est en train d’encrasser les artères littéraires de l’Occident. Ces poèmes criblés de dettes menacent d’infecter d’autres secteurs du domaine littéraire et, à terme, d’abattre notre industrie culturelle.

Les responsables de la culture se sont associés pour annoncer un rachat massif de poésie : les poèmes à fort taux d’endettement ou non garantis, les poèmes dérivés, les poèmes en souffrance et les poèmes subprime seront retirés de la circulation à l’occasion du plus important renflouement de la poésie depuis la période victorienne. Nous estimons que ce plan apporte une réponse globale pour réduire la pression qui pèse sur nos institutions et marchés littéraires.

Ne nous méprenons pas : les fondements de notre poésie sont sains. Ce n’est pas la poésie qui est en cause, mais les poèmes. La crise a été précipitée par l’escalade de la dette poétique, causée par des poèmes qui circulent à perte dans le marché économique en raison de leur difficulté, leur insuffisance ou leur manque de pertinence.

Les actifs poétiques illiquides engorgent le cours de l’imagination, si vital pour notre littérature. Lorsque le système littéraire fonctionne normalement, la poésie et le capital poétique circulent entre lecteurs et auteurs, formant ainsi une part productive du champ culturel. En bloquant le système, les actifs poétiques toxiques empoisonnent les marchés littéraires, risquant ainsi de causer des dommages irréparables à nos institutions culturelles.

Comme nous le savons tous, la négligence dans les pratiques d’écriture depuis l’apparition du modernisme a donné naissance à des poètes irresponsables et des lecteurs irresponsables. En d’autres termes, trop de poètes ont composé des poèmes qu’ils étaient incapables de justifier. Nous en voyons les conséquences sur la poésie, avec une perte massive de confiance de la part des lecteurs. Ce qui a débuté comme un problème de poèmes subprime limité à des sites de poésie non réglementés s’est propagé à des magazines littéraires et des maisons d’éditions plus stables et a contribué à augmenter les stocks de poésie, faisant ainsi chuter la valeur des poèmes responsables.

Les poètes ont pris des risques démesurés ; ils ont fait preuve d’une grande imprudence esthétique. Il faut mettre un terme à cette période de décadence en soumettant l’écriture poétique et les pratiques de publication à une surveillance et à une réglementation.

Nous sommes convaincus qu’une fois que ces poèmes défaillants et troubles auront été retirés de la circulation, notre secteur culturel regagnera une stabilité et que les lecteurs retrouveront leur confiance dans la littérature américaine. Nous estimons que pour que le renflouement soit couronné de succès, il nous faudra retirer de la circulation tous les poèmes écrits après 1904.

Cela marquera un nouveau départ, l’aube nouvelle d’un jour nouveau. Débarrassés de ces poèmes illiquides qui menaçaient d’accabler le lecteur, nous pourrons alors rebâtir une culture littéraire sur des fondations esthétiques solides.

Mon nom est Charles Bernstein et j’approuve ce message.