Adresse aux Vivants ...

 

Voici un bref extrait du dernier chapitre du livre de Raoul Vaneigem paru en 1990 sous le titre 

Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire  ( un clic pour le texte intégral )

La mort dénaturée

La mort a été saisie par la dénaturation dans le même temps que l'eau, la terre, l'air, le feu, le minéral, le végétal, l'animal et l'humain étaient frappés par la pollution marchande. A la fin naturelle des êtres et des choses s'est substituée une mécanique sociale où, sous le prétexte d'échapper à la mort aléatoire des bêtes, la vie était réduite à nier si misérablement qu'elle en venait à implorer son trépas comme une grâce.

L'obligation, pour assurer un travail de survie, de renoncer à ses désirs nourrit quotidiennement un cadavre qui n'a guère de peine à prendre prématurément la place du vivant. L'acte de décès est le plus souvent un constat d'usure qui a force d'assassinat légal.

Que l'art médical et quelques conforts ménagés à la survie aient enrayé le progrès des épidémies, de la sénélité, de la mortalité infantile, de maladies hier encore incurables, est-ce une raison pour méconnaître que la mort, telle que nous la subissons, est l'effet d'un manque à vivre, d'une inversion dans l'ordre des priorités existentielles ?

Si victoire il y eut, ce fut la victoire de la mort socialisée sur la mort actuelle. Mais qui, en dehors des agonisants, se soucierait du prodigieux avancement de l'euthanasie ? Il me suffirait d'une vie où la mort ne soit qu'un long sommeil après l'amour.

Désacralisation de la mort

La mort s'est détachée comme un fruit sec de l'arbre des dieux défunts. Les Parques ne sont plus que la raison sociale d'une filature où chaque destinée s'étire, se tisse et se rompt selon l'ennuyeux va-et-vient des affaires courantes. Y a-t-il trépas plus banalement ressenti qu'en ce claquement de porte sur les doigts d'un désir qui tentait de sortir pour battre un peu la campagne à son gré ? A s'étaler dans l'ennui, la camarde a perdu de sa coutumière fulgurance, son horreur s'éteint le plus souvent dans une grande lassitude. Elle est l'amertume sur les lèvres du plaisir, la sueur d'une activité fébrile et vaine, le coup de froid des amours qui se défont par défaut d'attention.

C'est un air connu que la passion qui ne va pas à l'amour va à la mort. Comment prendre le temps d'aimer quand le temps appartient au stress, au rythme de la machine qui casse le rythme biologique, noue les muscles, coince les émotions et brise le coeur ? Se résigner au travail, c'est se résigner à mourir dans la familiarité morbide d'une agonie quotidienne, c'est s'appliquer cette peine qu'ont supprimée de leur code les nations de moindre barbarie.

Nous sommes encore de ces générations qui se débattent contre la mort, faute de se battre pour vivre chaque jour comme si chaque jour fût une vie entière. Or se dresser contre elle, c'est la dresser contre soi et en dernière analyse prendre, contre la volonté de vivre naturellement présente, le parti de la dénaturation et de l'anéantissement.