C’était
Florence.
En
cette semaine de juin, la chaleur était écrasante. Le thermomètre d’une
pharmacie de la via Cavour avait indiqué trente huit degrés Celsius à
l’ombre des hautes bâtisses du centre ville. Cela n’empêchait pas les étrangers
déjà nombreux pour la saison de déambuler dans un intense désordre, mus par
une frénésie consumériste culturelle. Devant presque tous les lieux
visitables des queues s’allongeaient en s’alanguissant au fur et à mesure
de l’avancement de la journée.
La
palme en revenait sans conteste à la Galleria dell’Accademia assaillie pour
le David de Michelangelo Buonarotti. Restauré depuis peu son pied presque cassé
avait fait il y a quelques mois la une de la presse internationale. Chaque jour
la queue courait le long des murs de la via Ricasoli, jusqu’à ceux de la
Piazza Delle Arte pour se poursuivre dans la rue adjacente. Sur les cent
cinquante à deux cents mètres du parcours, la ferveur – ou l’impatience ou
la bêtise– des amateurs avait couvert les murs de signatures, de prénoms ou
de noms de famille, de noms pays, de dates, de dessins, de poèmes dans toutes
les langues, sur une hauteur de plus d’un mètre cinquante... Cette queue se
formait plus d’une demi heure avant l’ouverture des portes. Elle devenait
aussitôt un véritable organisme vivant. Certaines cellules patientaient
assises ou allongées sur le trottoir, d’autres flirtaient sans retenues,
d’autres encore assuraient le ravitaillement de quelque regroupement en café,
viennoiserie ou sandwiches... des colporteuses tibétaines y offraient des
foulards chatoyants, des bijoux de pacotilles ou des gilets de fines mailles métalliques,
un kiosque ambulant tenu par un autochtone étalait à la convoitise des
touristes des souvenirs au goût douteux à l’effigie du David, sous toutes
les coutures, dans tous ses détails anatomiques, sur tous types de supports,
probablement fabriqués très loin de là... Deux heures d’attente au moins étaient
nécessaires dans cette rue devenue
impraticable à toute circulation avant de pouvoir se retrouver face au David,
ce miracle génial de l’art renaissant florentin, dans une bruyante bousculade
pourvoyeuse de toutes les langues de la terre, sous le regard revêche des
femmes-cerbères des lieux, aboyeuses hostiles au moindre éclair de flash, tout
juste si elles n’exhibaient pas de stridents sifflets... Ambiance.
Me
revint en mémoire ma première visite ici. L’entrée sans attente dans une
salle vide de visiteurs. Le très long moment passé dans le vaste hall, assis
par terre, à contempler le chef d’œuvre... Quarante années avaient passé.
Où
était le cocon douillet des années soixante ? ou celui perçu il y a encore
cinq ans ... ? La ville était transformée, comme si elle ne
s’appartenait plus.
Les
marchands italiens si volubiles de la place San Lorenzo avaient été remplacés
pour une large part par des commerçants levantins ou indo-pakistanais jouant
d’un pénible anglais de bazar... Même situation avec les vendeurs maghrébins
ou africains de petits souvenirs, de jouets désuets ou de lunettes de soleil et
de parapluies entre Duomo et Baptistère...
Cette
évolution mondialiste gagnait aussi la Loggia du Mercato Nuovo, via Calimala,
derrière Orsanmichele, haut lieu de la maroquinerie florentine. C’en était
à se demander d’où venaient les produits proposés.
Dans
certaine petite rue, les délicieuses et calmes trattorias étaient devenues des
sandwicheries greco-orientales, des kebabs ou des épiceries afro asiatiques
bouillonnantes de vie...
Au
rebours, mais à effet aussi désagréable, l’ombreuse via dei Calzaioli,
rutilait maintenant jusqu’à la Signoria des feux multicolores des enseignes
des grandes marques du luxe international, miroir aux alouettes pour riches
touristes asiatiques et russes.
Après
tout ce tumulte mercantile, l’immense espace écrasé de soleil de la Signoria
devant le Palazzo Vecchio et les Uffizi semblait étrangement vide. A cette
heure de la journée, les terrasses des restaurants qui cernaient la place étaient
encore désertes et ressemblaient à de gros chats endormis sous des
arcs-en-ciel de parasols. Quelques pas de plus suffisaient pour admirer l’Arno
toujours aussi langoureux et amusé par l’agitation brownienne régnant sur le
Ponte Vecchio autour des vitrines des bijouteries et des maroquineries
florentines de luxe. Le calme renaissait plus loin, sur l’autre rive, autour
du Palazzo Pitti et du Boboli....
Il
existait d’heureuses
et rares exceptions à toute cette agitation.
Proche
de la Signoria, le vaste parvis de Santa Croce présentait un calme accablé de
chaleur. Une brève queue permettait d’accéder à la nef, vaste vaisseau vide
aujourd’hui de tous ses trésors déplacés vers un Museo dell’Opera di
Santa Croce certainement plus lucratif ! Seuls, comme de somptueux
symboles, les imposants tombeaux intransportables de Galileo Galilei, de
Niccolo Machiavelli à gauche et de Michelango Buonarotti à droite se faisaient
face ! ( Le Duomo avait vu lui aussi ses chefs-d’œuvre délocalisés dans un
Museo dell’Opera del Duomo... Autres temps, autres mœurs ! )
La
sereine Bibliothèque Laurentienne avait elle aussi conservé le quiétude nécessaire
aux somptueux catafalques de Julien et de Laurent Urbino de Médicis son fils
– père de Catherine… -, oeuvres de Michelangelo Buonarotti. Imaginez,
le Jour, la Nuit, pour le père, le Crépuscule et l’Aurore pour le
fils...
Le
Baptistère peu visité, malgré l’extraordinaire plafond du trecento tout
imprégné de style byzantin de sa gigantesque coupole, offrait un peu de calme
dans l’océan de frénésie régnant à l’extérieur.
Enfin,
la provinciale Piazza San Marco où l’entrée au couvent du Beato Angelico se
fit sans attente et la contemplation des œuvres exposées dans l’Ospizzio et
des cellules décorées par ce maître du quattrocento fut une douce flânerie
en harmonie avec celles des rares visiteurs silencieux et émerveillés.
Une
atmosphère bien différente régnait aux Uffizi. Avec des billets acquis
l’avant-veille, l’attente fut très brève. Ici, comme par le passé, la régulation
des entrées évitait une foule dense dans les salles. Les visiteurs étaient le
plus souvent discrets. Le calme n’était pourtant pas de mise du fait du
passage régulier de groupes asiatiques courants derrière une conférencière
agitant haut son foulard. Un unique arrêt dans chaque salle devant une seule
oeuvre et les voilà repartis. Les derniers qui n’avaient rien pu entendre
restaient là un instant sans savoir où donner de la tête, perdaient le groupe
de vue, hésitaient, allaient et venaient, trouvaient enfin... Un vrai chemin de
croix ! débuté dans la salle de Giotto dont l’intérêt réside
toujours dans une éblouissante Annonciation en retable de Simone Martini.
La
salle de Botticelli parut plus fréquentée pour son îlot central de bancs,
bruissant en sourdine de conversations anglo-saxonnes, que pour les
immenses chefs d’œuvre de ce maître sensuel. Bonheur de la Naissance de Vénus.
Joie du Printemps. La débauche florentine des Médicis avant la tempête
puritaine de Savonarole. Petite déconvenue, les reflets dans les immenses
vitrages chargés de la protection des toiles.
Après
les richesses italiennes du Haut Moyen-Âge et de la Renaissance de l’aile
ouest, un calme précaire habitait l’aile ouest plus cosmopolite moins fréquentée,
délaissée par les groupes asiatiques. Les salles sont ici plus intimes, voire
de la taille d’une simple cellule dédiée à quelques toiles. La tentation était
forte de passer rapidement après la fatigue déjà accumulée. Seules quelques
oeuvres attiraient encore un oeil à saturation.
Dans
une de ces alvéoles consacrées aux peintres toscans jaillit la lumière
d’une oeuvre de toute petite taille du cinquecento. Sur fond lointain de
nature en sfumato, le portrait très clair d’une toute jeune femme à la
chevelure en feu d’un blond vénitien, arrangée d’une façon étonnamment
contemporaine : un nuage de boucles sur une coupe mi longue, presque un
carré. Les lèvres pâles esquissent un faible sourire démenti par des yeux
verts rieurs. La peau est très claire, presque laiteuse. On devine à sa
surface les très légères traces bleutées des veines. L’artiste n’a pas
omis çà et là quelques taches de rousseur. L’encolure sage de la robe au
tissu vert pâle piqueté de fleurs blanches signe le tableau. La tonalité
d’ensemble est très botticellienne. Contemplation. Evasion...
Légère
bousculade. L’« Excuse me » d’une voix féminine au fort accent
américain.... Atterrissage ! Un regard rapide accompagné d’un « ...
n’y a pas d’mal » en direction de la voix qui admirait aussi la petite
toile. Retour à la contemplation. Analyse à retardement de l’image du
portrait vivant fixée dans mon cerveau. Surprise. Nouveau regard. Mon
visage dut présenter une réelle expression ébahie car un amusement certain
apparut dans les yeux de ma jeune voisine. Je revins au tableau. Aucun doute. J’étais
à côté du modèle. Par dessus les siècles, elle était là. Stupéfiant. Même
visage pâle, mêmes cheveux de feu arrangés d’identique façon, mêmes
taches de rousseur, mêmes yeux liquides, seul le vêtement différait...
Incroyable. Je me tournai de nouveau vers elle pour lui... Je vis sa silhouette
s’inscrire dans le flux qui coulait vers la salle suivante. Elle se tourna
vers moi, me sourit et au moment de disparaître, lâcha un petit rire au sens
incertain...
Je
restai seul, figé, unique spectateur de ce visage d’une jeune toscane du
cinquecento. Personne
ne s’y arrêta plus. Pourquoi m’avait-il retenu ? Pourquoi fut-elle à
mes côtés à cet instant ? Pourquoi cette ressemblance ?
L’avait-elle discernée en même temps que moi ou le savait-elle avant
d’arriver là ? Pourquoi face à cette ‘’coïncidence’’, ce départ
précipité ? Pourquoi...
Ma
visite des Uffizi s’arrêta là. Le reste n’eut plus d’importance. Trop préoccupé
par ce hasard je n’avais pensé à regarder ni le titre du tableau ni le nom
de son auteur ! Je conserve seulement les images de deux visages, l’un réel,
l’autre virtuel... images ‘’cousues’’ ensemble dans ma mémoire,
chacune doublure de l’autre.
Dehors,
l’air de la Signoria était irrespirable. L’ombre aux terrasses
n’apportait aucun réconfort...
Florence
resterait toujours une ville de rêve éveillé.
texte publié dans la revue A l'Index n°17 décembre 2008