Le saut
C’était Paris au printemps. En mai.
L’air était doux ; le soleil juvénile, espiègle et
sensuel.
Arbres et oiseaux s’accordaient en bruyants ballets.
Les filles avaient enfin troqué leurs lourds vêtements
d’hiver contre des tenues plus légères sous lesquelles se devinaient les
corps. La souplesse de quelque tissu mis en mouvement par une démarche
volontaire soulignait la sensualité d’une chute de rein. Certains décolletés
laissaient espérer la courbe d’un sein... une ou deux insouciantes s’étaient
même abstenues ce matin de soutien gorge ! D’autres avaient du user
d’une ruse pour enfiler des jeans si serrés qu’ils ne cachaient rien de ce
sillon qui fait courir le monde
depuis son origine. La vie bouillonnait dans les têtes et les corps en fête.
Surpris, amusés, les automobilistes avaient, chose rare, le
sourire dans les sempiternels embouteillages. Un coup de klaxon, exceptionnel,
parut incongru. Tous roulaient vitres baissées coude à la portière. Nous
avions descendu le boulevard Saint-Michel aux trottoirs envahis de groupes d’étudiants
insouciants et joyeux profitant simplement de l’instant loin des bancs des
facs et des écoles. Les terrasses de café jouaient à guichets fermés. La
fontaine attirait de nouveau son lot d’amoureux attendant leur âme sœur du
moment. Les touristes revenus y jetaient des piécettes. Nous avions traversé
le pont Saint Michel pour
rejoindre l’Île de la Cité et là, tourné à droite, sur le quai du Marché
Neuf, bien décidés à profiter de la vue du parvis de la cathédrale. Nous prîmes
à gauche la rue de la Cité. Les élancements lithographiques de Notre Dame se
découpaient majestueux sur un pur azur. Le spectacle s’effaça bientôt derrière
les hauts murs gris de l’Hôtel Dieu. Le pont Notre Dame était devant nous.
La circulation s’écoulait lentement. Nous n’étions pas pressés. A gauche,
sur la place Louis Lépine le marché aux Fleurs débordant de couleurs
parfumait l’air ambiant et distrayait l’attente. Nombreux étaient ceux qui
s’arrêtaient aux étalages. Un jeune couple attira mon attention. Il venait
de lui offrir des fleurs, elle souriait, il s’agitait, parlait avec les mains,
les bras. Nous arrivions à l’angle du quai de Corse. Ils traversèrent devant
nous avant d’emprunter le pont sur lequel nous nous engageâmes ''au pas'' de
la procession automobile. Maintenant, ils étaient sur notre droite. Ils avançaient
un peu plus vite que nous. Le garçon s’agitait toujours. Beaucoup. La fille
paraissait jouer avec son bouquet. Je le fis remarquer à ma conductrice et nous
en sourîmes. Nous fûmes sur le milieu du pont en même temps qu’eux. Ils étaient
toujours à nos côtés, mais impossible d’entendre la moindre bribe de leur
conversation. L’agitation du jeune homme enfla en une sorte de danse de saint
Guy. Il fit sur place plusieurs tours sur lui-même puis se figea devant la
jeune fille comme pour l’implorer. Il avait plié les genoux et ses mains au
bout de ses bras écartés semblaient toucher le sol, paumes vers le ciel. Elle
le regardait son bouquet perdu au bout de son bras pendant. Elle n’en jouait
plus. Il se détendit soudain, comme un ressort, fit deux pas rapides vers la
Seine, prit un appel, posa une main sur le parapet du pont, poussa sur ses
jambes et se jeta dans le vide sans un cri. La fille resta figée avant que son
hurlement n’emplît tout l’espace. Ma compagne tout à sa conduite m’avait
rien vu. Elle sursauta à ce cri. Sous le choc, je lui balbutiais l’impensable
en quelques mots. Des passants s’étaient précipités et scrutaient le fleuve
sous eux. La fille ne bougeait pas, les fleurs étaient à ses pieds puis, son
cri se transforma en gémissement et elle s’affala. Plusieurs personnes
vinrent à son secours. La file de voiture avançait. En fait, peu
d’automobilistes avaient vu la scène. Nous étions médusés, forcés d'aller
de l'avant. J’aperçu une lourde péniche de charbon sortir de l’abri visuel
que constituait le parapet. Elle remontait le courant vers Austerlitz. Dans
l’autre sens arrivait un bateau mouche. Les équipages avaient-ils vu quelque
chose ? Force fut pour nous de poursuivre notre chemin. Lorsque nous prîmes
à droite le quai de Gesvres, les premières vociférations d’une voiture de
police se faisaient déjà entendre, la proximité du palais de justice et du
quai des Orfèvres sans doute. Nous étions sur le chemin du retour. Nous restâmes
silencieux un long moment puis la parole se libéra. Et nous parlâmes, parlâmes,
de ce couple d’amoureux, de ce drame et bâtîmes de nombreux scénarii
sur ses causes durant tout le trajet. Je n’en eus pas moins une nuit fort agitée.
Trois ou quatre jours plus tard, J’eus à prendre le métro ;
la ligne 5. Un wagon ancien au sol sale, offrant son air crémeux aux effluves
nauséeux de pieds négligés et de macérations culières de corps épuisés,
à quelques rares voyageurs. C’est là que j’eus par hasard entre les mains
le Parisien qu’un voyageur avait abandonné sur une banquette crasseuse et
fatiguée. La rame venait de marquer un arrêt sur le pont passant la Seine
entre les stations Austerlitz et Quai
de la Rapée, attenante à la Morgue. J’ai jeté comme
d’habitude un coup d’œil vers
Notre Dame. C’est sans doute là le plus beau paysage de Paris ! (essayez
un jour si vous en avez l’occasion, vous verrez) Mais ce jour-là, la météo
n’était pas de la partie. Je me mis donc à feuilleter le journal et tombais
en arrêt sur un article de la rubrique Faits Divers : « Il se tue
par amour ! » suivait dans un style au sensationnalisme appuyé une
description de cette scène inimaginable à laquelle nous avions assistée. Le
journaliste expliquait ensuite que « les bateliers présents sur place
n'avaient rien vu et que la jeune femme avait dit aux policiers chargés de
l’enquête que son ami lui avait demandé de l’épouser » - chose
surprenante pour un garçon si jeune en plein essor de la libération sexuelle
– « qu’il lui avait offert un bouquet de fleurs pour appuyer sa
demande et que ne se sentant pas prête, elle avait refusé à plusieurs
reprises, alors il s’était fait menaçant, mais elle n’y avait pas cru. »
Le corps du jeune homme n’avait toujours pas été retrouvé malgré les
recherches de la brigade fluviale. Je n’en sus jamais plus.
Ces images restèrent longtemps en ma mémoire et aujourd’hui
encore, alors que je suis à mon clavier, je ne pense qu’à elle, qui a
maintenant passé la cinquantaine, et à son fardeau d’une vie. Comment s’en
est-elle sortie ? Comment a-t-elle pu ?